Grande Maraude 2018

Dimanche. 14 heures. Paris.

Un dimanche comme tous les autres, pourriez-vous croire.

Sauf que non.

Aujourd’hui, dimanche 25 novembre, 14 heures, est un jour particulier.

Place de la Bourse, des préparatifs se devinent ; sacs de nourriture, thermos et vêtements chauds s’entassent sur le sol. Des étudiants affluent et se retrouvent, discutent et se préparent. Les groupes se forment, on compte les présents, on guette les retardataires. L’agitation, l’impatience – l’appréhension ? – sont palpables.

Cet attroupement, c’est la grande maraude de Fleur de Bitume, association dauphinoise.

Organisée deux fois par an, c’est l’occasion pour les étudiants membres et tous ceux qui le souhaitent d’aller à la rencontre des sans-abris ; personnes que nous croisons tous les jours au détour d’une rue, sur le chemin de la maison ou du travail, en allant faire des courses, et à qui souvent nous n’adressons qu’un vague regard.

Au cœur de l’hiver pourtant, notre bienveillance est cruciale. Trop souvent abandonnés au froid, et ce malgré les divers hospices d’accueil, beaucoup manquent de vêtements chauds et de lieux dans lesquels s’abriter. Beaucoup souffrent également du regard d’indifférence ou de mépris que nous leur lançons bien trop souvent, car ils n’ont pas su traverser la rue, mais seulement y rester.

La grande maraude, c’est le moyen d’offrir une boisson chaude, un sandwich, des fruits et quelques biscuits pour résister au froid. C’est aussi le moyen de dépasser nos préjugés, d’échanger et de se découvrir des points communs que l’on n’aurait pas soupçonnés.

14h30 sonnantes. L’heure du départ.

Les groupes se mettent en marche vers l’itinéraire qui leur a été attribué. Gare de Lyon, Châtelet, Nation ou autres, les chemins à parcourir sont vastes, les rencontres possibles d’autant plus nombreuses.

Itinéraire Montparnasse-Porte d’Orléans, nous partons à la recherche de sans-abris à l’intérieur de la gare. D’accoutumée assez nombreux, l’humidité et le vent semblent les avoir chassés.

Nous finissons par rencontrer deux hommes sur le quai du métro 6. Deux d’entre nous s’approchent et leur proposent un café et un sandwich. Si les deux acceptent le café avec plaisir, l’un refuse le sandwich car il a déjà mangé. Il ne veut pas gaspiller quelque chose qui pourrait être donné à d’autres. Nous sommes surpris et admiratifs de cette pensée pour autrui alors que nous aurions sûrement été plus égoïstes dans la même situation. Nous discutons un peu avec les deux hommes dont le regard est étonnamment lucide sur la situation des sans-abris. L’un déplore que les solutions d’hébergement ne soient pas plus développées alors même que « la France compte trois fois plus de logements vides que de SDF ». Le second acquiesce et nous apprend qu’il ne boit pas depuis plus de quatorze ans. Ils nous remercient chaudement et nous souhaitent bon courage.

Nous repartons avec des opinions un peu moins tranchées et un sourire au coin des lèvres.

Sur les marches d’un escalier, nous offrons un café à un vieux monsieur, emmitouflé dans un manteau en laine fatigué et qui semble souffrir de la basse température, s’accrochant à son diable. Il accepte mais ne souhaite pas engager la conversation. Cela nous attriste car nous devinons que c’est là une manière pour lui de se défendre face à l’indifférence générale.

Nous croisons trois jeunes hommes de couleur sur le quai des grandes lignes. L’un d’eux nous dit qu’il voudrait une maison et nous demande si on peut l’aider. Cela nous brise le cœur. Armés de thermos et de mandarines, nous nous sentons bien insignifiants.

Continuant notre chemin en métro vers Porte d’Orléans, nous descendons à Raspail puis Denfert-Rochereau.

Nous y croisons une famille syrienne serrée sous une couverture ; un couple et un enfant en bas âge à qui nous donnons des biscuits. Il nous regarde, ravi, le regard brillant. Nous nous apercevons qu’il ne faut pas grand-chose pour apporter un peu de réconfort. Voir sourire cet enfant avec une telle innocence malgré sa précarité nous émeut et nous révolte à la fois. Un enfant, plus que nul autre, ne devrait pas être à la rue. C’est avec cette pensée que nous les quittons après leur avoir laissé thés, fruits et sandwichs.

Nous rencontrons également un homme en fauteuil. Il a perdu ses jambes mais nous salue très joyeusement. Il plaisante avec nous en buvant son café tout en félicitant pour notre action. Nous sommes un peu gênés de tant de louanges, mais rions beaucoup. Son air jovial ne semble jamais le quitter.

Le soir tombant et un peu fatigués, nous décidons de nous rendre Porte d’Orléans, pour y finir notre périple et écouler nos dernières réserves de nourriture. Il nous reste deux ou trois sandwichs, des biscuits et des mandarines.

Arrivés à notre destination, nous sortons de la station déserte et croisons deux hommes, assis par terre des cigarettes à la main. L’un est très calme et écoute très silencieusement, presque religieusement, son camarade tandis que celui-ci, au contraire, parle et rit fort. Timidement, nous nous approchons et leur proposons un café. Ils acceptent avec joie et le bavard engage immédiatement la conversation. Il nous remercie largement pour ce que nous faisons et nous demande si nous en avons l’habitude, si les autres sans-abris sont sympathiques car certains sont « grognons ».

Son discours, très imagé et vivant, nous amuse. Nous sommes également interloqués par sa connaissance de l’actualité ; il est très au fait de la politique et a également des avis bien définis sur certaines questions, ce que nous n’aurions pas soupçonné. Nous nous représentons en effet souvent les sans-abris comme des gens ignares et déconnectés de la société qui les a délaissés elle-même. Échanger avec cet homme nous ouvre les yeux et nous interroge sur bien des points. Les politiques sociales sont-elles justes et efficaces ? N’y a-t-il pas un décalage entre le discours des politiciens et la situation vécue au jour le jour par nous mais aussi par les sans-abris ? N’existe-t-il pas un fossé sidérant entre le jugement des élites condamnées pour détournement de fonds et celui d’un sans-abris emprisonné deux mois pour un paquet de pâtes volé ?

Après plus de trente minutes de conversation enthousiaste, nous les saluons, la tête encore pleine de réflexions. Il est l’heure d’entreprendre le chemin du retour et d’aller se réchauffer au bar post-maraude pour ceux qui le souhaitent.

En route vers le métro, nous croisons une femme et ses deux petites filles quémandant à manger dans la gare. Nous leur donnons nos dernières mandarines et quelques biscuits. L’occasion de finir la journée sur deux jolis sourires d’enfant et le regard reconnaissant d’une mère.

Dimanche 25 novembre. 18 heures trente. Paris.

C’était le jour où offrir un sourire et un peu de chaleur à quelqu’un. Echanger quelques mots et se rendre compte que l’autre est comme nous, sans toit ou avec.

Redonner un peu d’humain.

A qui ? A lui, assis au coin d’un escalier avec son diable et que personne ne voit ? A elle et ses deux enfants, qui ont faim et nous regardent ? A nous qui avons réappris un peu à donner ?

Voilà pourquoi ce dimanche n’était pas juste un jour comme les autres.

Raphaëlle Gédéon

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